05 février 2026

La douleur des survivants

Neuf suicides. Neuf absences. Neuf histoires arrêtées trop tôt. Dans le cadre de la semaine de prévention du suicide, voici le témoignage de Jimmy Lachance. Ligne d’aide en cas de crise: 9-8-8, 1 866-appelle.

Tout a commencé au début des années 90. Quand j’ai déménagé dans un nouveau village, encore jeune, j’ai été accueilli par deux frères. Ils ne le savaient pas encore, mais en m’ouvrant leur porte, ils sont entrés dans ma vie pour toujours.

Le plus grand avait mon âge, son frère était plus jeune. Très vite, ils sont devenus mes amis. Des vrais. Ceux qu’on reconnaît sans avoir besoin de mots. Le grand avait 15 ans, mais il portait déjà le poids d’un adulte. Il semblait plus vieux, fréquentait des gens plus âgés, marchait trop vite pour son âge. Juste avant sa fête de 16 ans, il a mis fin à ses jours. Une seule détonation a suffi pour tout briser. À 12 ans à peine, son jeune frère est rentré de l’école, a entendu la détonation et a découvert l’impensable. Ce moment a déchiré plus qu’une famille. Il a laissé une onde de choc qui ne s’est jamais dissipée.

Je jeune frère, je l’ai pris sous mon aile. Par instinct, par devoir, mais aussi par amour. J’ai essayé d’être un repère dans un monde qui venait de s’effondrer pour lui. Aujourd’hui encore, malgré les années, le traumatisme est là. Le mal que ça fait est impossible à décrire. Ce n’est pas une douleur qui s’apaise avec le temps. C’est une blessure qui change de forme, mais qui ne disparaît jamais complètement.

Les années 90 ont été destructrices. Cet ami, n’a pas été une exception. Il a malheureusement été le premier d’une longue série. Un mouvement insensé, presque contagieux, où trop de jeunes autour de moi ont choisi la mort pour faire taire leur mal de vivre. Neuf suicides. Neuf absences. Neuf histoires arrêtées trop tôt.

À chaque fois, la même question revient. Elle est lancinante, cruelle et souvent sans réponse : pourquoi? Qu’est-ce qui s’est passé? Avons-nous manqué quelque chose?

Pour celui avec qui ça commencé cette sombre série, je crois comprendre. Il avait grandi trop vite. Les dettes, la drogue, les fréquentations plus âgées ont creusé un trou trop profond pour un adolescent. Pour d’autres, le mystère reste entier et il est parfois encore plus lourd à porter que les réponses.

Il y a eu Sébastien. Longtemps, je n’ai eu qu’un seul message de lui. Un cadeau. Un objet précieux à ses yeux. Il me l’a donné en disant simplement: « Tiens Jim, j’en aurai plus besoin ». À l’époque, je n’ai pas compris. C’est bien plus tard, par la voix de son père, que j’ai appris l’horreur. Drogue, agression, silence... Comment survivre à ça quand on est jeune, vulnérable, et qu’on n’a pas les mots pour nommer le mal?

Le dernier, à ce jour, a été Christian G., il y a presque quatre ans. Avec lui, les signes étaient là, clairs et nombreux. Et pourtant, je ne les ai compris qu’après. Il me donnait du matériel de son pour mon studio et l’hiver avant son départ, il m’offrait de partir en voyage avec lui voulant tout payer, pour avoir du plaisir à vivre. Le soir même, sa fille m’a pris dans ses bras m’a dit qu’elle aimait quand j’étais là, parce que ça rendait son père heureux. J’ai reçu ça comme un compliment. Aujourd’hui, ces mots me hantent. C’était un cri, mais je ne l’ai pas entendu. Il a laissé sa conjointe ainsi que leurs ados avec un fort questionnement.

Sur moi, je porte aussi une photo désolante. On peut me voir accompagné de mon ami le grand frère et J.P.F. Tout le monde sourit, car personne ne savait qu’ils partiraient avec le bout de leur fusil. Je suis le seul toujours vivant sur cette pose prisonnière du temps. Cette image est devenue un cruel rappel de ce que le bonheur peut cacher.

Dans toutes ces pertes, on cherche toujours le POURQUOI. Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi en venir à ça? Chaque suicide laisse derrière lui des messages qu’on n’a pas su lire. Des phrases qui semblaient anodines et qui, avec le recul, deviennent des cris étouffés. Et c’est peut-être ça, le plus difficile à supporter. Cette impression constante d’avoir été là sans vraiment l’être. D’avoir aimé sans avoir compris. D’avoir raté quelque chose d’essentiel.

Il existe des ressources, oui, mais elles sont trop souvent éloignées du moment critique, trop lentes ou trop théoriques pour des détresses qui brûlent dans l’instant. On parle de lignes d’aide, de listes d’attente, de protocoles, mais quand quelqu’un tend la main, ce n’est pas pour être renvoyé chez lui avec quelques pilules et une promesse vague que « ça va passer ». J’ai une amie dont le conjoint s’est enlevé la vie, laissant derrière lui une femme brisée et des enfants qui devront grandir avec une absence impossible à expliquer. Pourtant, le mercredi précédent, il s’était présenté à l’hôpital, lucide dans sa souffrance et avec assez de courage pour dire qu’il n’allait pas bien. Il demandait de l’aide, pas un pansement ni un délai. Le médecin sur place l’a toutefois retourné chez lui avec des médicaments. Il a minimisé l’urgence et refermé le dossier, comme s’il s’agissait d’un bras cassé. Le vendredi suivant, il s’est suicidé. Entre ces deux jours, il avait pourtant fait ce qu’il fallait pour éviter l’irréparable. Sauf que l’écoute réelle et la reconnaissance de certaines détresses ne peuvent pas attendre. Ce genre d’histoire laisse un goût amer, celui d’un système qui arrive trop tard, ou pas assez fort, et qui, sans le vouloir peut-être, abandonne les gens au moment où ils avaient le plus besoin d’être soutenus.

Les dommages collatéraux, eux, sont immenses et durables. Le suicide ne s’arrête jamais à une seule personne. Il explose et se propage, touchant ceux qui restent. Les parents qui perdent un enfant portent une culpabilité sans fond, même quand ils n’ont rien fait de mal. Les conjointes et conjoints perdent bien plus qu’un amour, mais aussi un avenir, une sécurité et un partenaire de vie. Les enfants, eux, perdent un parent et doivent apprendre à grandir avec des questions trop lourdes pour leur âge et avec un vide que personne ne peut combler. Autour d’eux, tout vacille. Les amis, la famille et les collègues deviennent des survivants malgré eux. Chaque anniversaire, chaque fête, chaque silence devient un rappel. La souffrance se glisse partout et les souvenirs heureux sont devenus douloureux.

Nous vivons tous des épreuves. Certaines paraissent même insurmontables. Mais il existe toujours une autre voie. Même fragile. Même imparfaite. Oui, le suicide peut sembler être une solution, un arrêt ou une sortie. Mais ce n’en est pas une. Il ne met pas fin à la douleur, il la redistribue, il la multiplie. Il transforme des vies entières en champs de ruines émotionnelles où l’on tente, jour après jour, de reconstruire quelque chose, même s’il manque une pièce essentielle. C’est une douleur qui s’ancre chez ceux qui aiment encore, ceux qui continuent malgré tout.

Je suis démoli depuis des années. Fatigué de survivre aux autres, de me demander pourquoi la vie m’impose ces départs répétés. Est-ce une préparation à quelque chose d’encore plus horrible? Est-ce qu’il y a une boucle à boucler? Et qui sera le dernier? On parle souvent de la détresse de ceux qui partent, mais on parle moins de celle de ceux qui restent. Pour moi, penser à la souffrance que mon geste pourrait infliger à ceux qui m’aiment suffirait à m’en empêcher. Je sais maintenant ce qui est laissé derrière.

Je m’ennuie de mes amis disparus. Terriblement. De leurs rires, de leurs défauts, de nos moments simples. Je suis triste, profondément triste. Mais je continue. Parce que parfois, les autres nous aiment plus que nous-mêmes. Et ça, aussi fragile que ce soit, c’est une raison de rester.