17 février 2026

Des vies construites ici, mais un avenir incertain

S’intégrer, apprendre le français, travailler, s’impliquer dans la communauté, tel est le parcours de plusieurs immigrants installés dans les MRC de Montmagny, de Bellechasse et de L’Islet. Ils ont franchi ces étapes avec l’objectif de s’y établir à long terme. Pourtant, malgré les efforts déployés et les racines déjà bien ancrées, l’évolution récente des programmes d’immigration plonge certains d’entre eux dans une incertitude grandissante. Le Journal est allé à leur rencontre.

Stéphanie Ferreira et Zingaro Medeiros : le couple soleil

Arrivés au Québec en septembre 2021, Stéphanie Ferreira et son conjoint, Zingaro Medeiros, ont d’abord posé leurs valises à Québec avant de choisir L’Islet pour sa qualité de vie et son milieu culturel.

Originaires du sud du Brésil, « d’une région très connue pour les barbecues, les Texas du Brésil », illustre M. Medeiros, ils ont entrepris leur projet d’immigration dans un contexte personnel difficile. Au début de la pandémie, Mme Ferreira perd son emploi et traverse une période éprouvante marquée par le décès de sa mère.

« Quand j’ai vu les publicités qui vantaient les possibilités de venir s’installer au Québec, je pensais que ça n’existait pas, que c’était de la promotion mensongère », raconte-t-elle. Pourtant, après des démarches auprès de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), le projet se concrétise rapidement. Aujourd’hui, elle y poursuit un doctorat en anthropologie.

Pour son conjoint, l’arrivée dans la belle province a d’abord signifié recommencer à zéro.

« Je ne parlais pas du tout français. Mon premier objectif, c’était de l’apprendre le plus vite possible pour pouvoir travailler », explique-t-il. Après plusieurs mois de francisation et un premier emploi dans une pharmacie, il occupe maintenant un poste permanent en muséologie au Musée maritime du Québec - Capitaine J.E. de L’Islet, dans son domaine de formation.

Au fil du temps, leur intégration s’est aussi construite par l’implication bénévole dans un café culturel. « C’est là qu’on a rencontré presque tous nos amis. Quand on a déménagé en région, ils sont venus nous aider. C’était très gentil de leur part », souligne Mme Ferreira.

Malgré cet enracinement, leur permis actuel arrive à échéance en novembre. Leur demande de résidence permanente progresse lentement, dans un contexte marqué par des abolitions et des changements aux programmes d’immigration.

Ils craignent de ne pas être en mesure de compléter ce processus à temps.

« Avant, on planifiait notre vie sur plusieurs années ici. Maintenant, on pense en mois. On a plusieurs nuits mal dormi.», confie-t-elle.

Cette situation pèse sur la fin de son doctorat. « C’est difficile de se concentrer sur la thèse quand on ne sait pas si on pourra reste, » avance celle qui s’épanoui pleinement dans son champ d’études.

Le couple évoque également les investissements réalisés depuis leur arrivée : apprentissage du français, études, expérience professionnelle, implication communautaire. Ils soulignent également que le Gouvernement du Québec a aussi investi dans l’immigration, en finançant des missions de recrutement à l’étranger, des publicités, des cours de français, etc.

« Il y a des efforts des deux côtés. Si les gens doivent partir, tout cet investissement est perdu», déplore M. Medeiros.

« On aime le Québec. On s’est construit une vie ici, un réseau, des amitiés », affirme l’homme.

Pour sa conjointe, la stabilité demeure l’enjeu central : « Une des raisons pour lesquelles on a choisi le Québec, c’était la confiance dans les institutions et la prévisibilité. Sans ça, c’est difficile de faire des projets, de se projeter. »

Après plusieurs années à apprendre la langue, à travailler et à s’impliquer dans leur communauté, leur avenir, comme celui de nombreux immigrants établis en région, se joue désormais à court terme, entre espoir de pouvoir rester et crainte de devoir repartir malgré des racines déjà bien ancrées.

Jesme Esguerra : le travailleur acharné

À Montmagny, Jesme Esguerra vit une réalité semblable que les Ferreria-Madeiros.

Originaire des Philippines, il a quitté en 2019 son entreprise de fabrication de meubles, qu’il exploitait depuis plus de dix ans, après avoir vu une offre de recrutement pour le Canada.

« J’ai fermé mon entreprise pour venir ici. Je voulais une vie plus sécuritaire et plus stable », explique-t-il.

À son arrivée, le froid québécois l’a surpris. L’adaptation s’est toutefois faite rapidement. Il travaille aujourd’hui comme assembleur chez Tecknion, un emploi qu’il apprécie. « Mes collègues m’ont bien accueilli. J’aime mon travail et je fais souvent du temps supplémentaire, » déclare-t-il.

En dehors du travail, il poursuit des cours de français en soirée et profite de la vie locale. « Montmagny est une ville tranquille et sécuritaire. Les gens sont gentils, » énonce M. Esguerra.

Son objectif était d’obtenir la résidence permanente. Mais les modifications récentes aux règles ont bouleversé ses plans.

« J’étais presque prêt à déposer ma demande. Et là, tout a changé. J’ai l’impression que le gouvernement m’a enlevé le tapis sous les pieds. »

Son permis de travail expire dans moins de deux ans.

« Je ne sais plus ce qui va arriver pour moi. Est-ce que je vais pouvoir rester? Est-ce que je devrai partir? » s’inquiète-t-il.

Selon lui, plusieurs travailleurs immigrants de son milieu partagent la même inquiétude.

Malgré les doutes, tous disent demeurer profondément attachés à leur milieu de vie.

Pour M. Esguerra, aujourd’hui, malgré ses efforts en francisation et son intégration au marché du travail, l’incertitude domine : « J’ai construit ma vie ici. Je suis attaché à mon travail et ma ville. Maintenant, je vis avec beaucoup d’inquiétude. »